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LES AMIS DU MUSEE de BETHUNE
et de L'ESTRACELLES A BEUVRY






MARAIS, TOURBE ET TOURBAGE EN BETHUNOIS ET AUTRES LIEUX DU PAS DE-CALAIS

La tourbe ? Est-ce que ce mot vous dit quelque chose ? Certains penseront à l’Irlande… d’autres - jardiniers ceux-là - penseront aux petits godets bruns et aux plants qu’ils renferment, d’autres encore auront sur la langue une saveur de whiskey fumé (à la tourbe), les plus nombreux ne sauront pas de quoi il s’agit… La tourbe, cette matière naturelle, n’évoque plus grand chose de nos jours.

Et pourtant... la tourbe fut pendant des millénaires une ressource précieuse, gratuite et abondante, en un mot un trésor pour nos ascendants et ce jusqu’à une époque pas si éloignée.
Notre Association vient de faire l’acquisition de deux ouvrages de plus haut intérêt : L’annuaire statistique et administratif du département du Pas-de-Calais pour l’an 1808, et le même ouvrage consacré à l’année 1810. Ces deux ouvrages d’environ 600 pages chacun, rassemblent une quantité considérable d’informations sur notre département : météorologie, règne minéral, agriculture, administration militaire, civile, judiciaire, statistiques sur le nombre de charrues par localité, statistiques sur la taille des conscrits…Rédigé et édité en plein règne de Napoléon Ier, cet ouvrage témoigne d’une réorganisation et d’une « mise en fiches » systématique du pays. En quelque sorte, l’INSEE avant la lettre.
M’intéressant à l’annuaire de l’année 1810, j’ai été frappé par l’importance considérable accordée à une matière usuelle à l’époque, d’une utilité primordiale : la tourbe, les façons de « tourber » (= extraire la tourbe), la réglementation du « tourbage » (= exploitation de la tourbe). L’ouvrage lui consacre 18 pages, plus deux tableaux de grandes dimensions (50X40 cm) dans lesquels, arrondissement par arrondissement, sont consignées des données quantitatives et qualitatives particulièrement exhaustives.

Qui dit tourbe dit marais

Le marais, est omniprésent dans toute la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie. Il couvre des surfaces considérables dans les zones basses des vallées, en une écharpe qui commence dans le Calaisis, se poursuit dans l’Audomarois, la région d’Hazebrouck, le Lillérois, le Béthunois, le Lensois, le Douaisis et le Valenciennois. Il est cependant nécessaire de préciser qu’il n’est plus guère « lisible » dans notre paysage urbain; tout au plus subsiste-t-il en quelques zones limitées et souvent protégées dans les espaces spécifiques : marais de Festubert, Cuinchy, Annequin-Cambrin, Beuvry . . .
Nonobstant son souvenir persiste dans la toponymie urbaine : l’ancienne porte du Marais (rue Fernand Bar) qui était l’une des cinq portes de la ville fortifiée, le Beaumarais, la rue des Tourbières à Annezin, et les noms de Beuvry, Labeuvrière tirés de la racine celtique « bibra », le castor, habitant courant des zones qui nous intéressent.
Pour ce qui est de Béthune, la Cité de Buridan se trouve dans le bassin de la Lys. La Lawe, affluent de cette dernière, y reçoit à son tour deux affluents : la Blanche et la Brette, rivières dont le cours est maintenant en grande partie souterrain. Béthune est établie sur un haut point gréseux qui culmine à 34 mètres au pied du beffroi. La zone marécageuse - maintenant intégrée à la ville et fort peu lisible, si ce n’est en périodes d’inondations - commençait immédiatement au pied des murailles ainsi que le montrent des vues panoramiques de différentes époques. Dans les zones nord, ouest et sud, les trois rivières ont déposé des alluvions argileuses qui contiennent - ou plutôt, ont contenu - d’importants bancs de tourbe exploités pendant des siècles.

Le marais, carrefour de toutes les terreurs ou espace providentiel ?

Eaux stagnantes, sol mouvant, trous à tourbes, brumes et brouillards tenaces, humidité pénétrante, le marais est dans l’imaginaire collectif le carrefour de toutes les terreurs cristallisées dans des légendes locales, qui comportent des variantes, mais dont le lieu commun est l’épouvante.
Bien réel cette fois, est le fait que le marais et les insectes qui y prolifèrent, sont à l’origine de diverses maladies et infections. La plus connue est la malaria (qui signifie : « mauvais air ») ou paludisme. Si ce fléau a maintenant disparu en Europe, souvenons-nous qu’il a longtemps été endémique dans certaines régions de France jusqu’au deuxième tiers du XIXème siècle; l’exemple de la Dombes est bien connu. Autre exemple : les Marais Pontins dans le sud de l’Italie, seulement assainis à l’époque mussolinienne.
De par les ressources qu’il offrait, ce milieu naturel, qui en règle générale était propriété commune accessible à tous, était aussi un espace providentiel : poisson, viviers aménagés, oiseaux, végétaux pour litière et nourriture du bétail, tourbe . . . « Souvent pauvres gens se amassent entour les marais », dit un vieux proverbe.
L’actuelle rue de la Délivrance à Béthune avait pour nom premier : « rue des Rosiaux » (= roseaux), ressource gratuite, abondante et proche que les rempailleurs trouvaient à quelques dizaines de mètres de chez eux : il suffisait de passer la Porte du Marais.
En dernier lieu, toute la zone marécageuse contiguë à la ville pouvait servir de zone de protection en cas d’attaque. C’était « la grande inondation », qui, par un système ingénieux de vannes et canalisations permettait de noyer de vastes espaces. Ce fut le cas lors du siège de 1710.

Qu’est ce-que la tourbe ?

Le Robert définit la tourbe en ces termes : « Tourbe –nom féminin provenant du francique « turba », matière combustible qui se forme dans les tourbières par décomposition partielle des végétaux (arex-sphaignes) –Contenant 60% de carbone, la tourbe est un combustible médiocre, dégageant beaucoup de fumée. Elle se forme lentement, elle est spongieuse (65 à 90 % d’eau). Distillée, elle fournit du gaz et du goudron ». La tourbe noire est la meilleure. La tourbe peut être considérée comme le stade premier du charbon.

Etat des lieux en 1810 (extraits de l’Annuaire statistique)

La tourbe est répandue avec une grande abondance dans le département du Pas-de-Calais : des marais de plus 7000 hectares de surface ont renfermé cette substance dans la plus grande partie de leur étendue, et malgré les énormes extractions qui en ont été faites depuis plusieurs siècles, plus de cent communes tirent encore de ces marais la presque totalité du combustible qu’elles emploient.
Cette ressource est d’autant plus précieuse au département que le bois y est généralement rare et cher, et qu’on n’y exploite de la houille qu’en un seul point, aux mines de Hardinghem et Réty, (arrondissement de Boulogne). La tourbe offre aux habitants peu fortunés un chauffage économique, et agréable même, quand elle est de bonne qualité ; l’odeur qu’elle exhale en brûlant, et à laquelle on s’habitue facilement, est plutôt saine que nuisible, et les tableaux de population et de mortalité prouvent que les marais, exploités convenablement, ne rendent point malsains les pays dans lesquels ils sont situés. De plus la cendre des tourbes, engrais salutaire et recherché, est encore une ressource précieuse à la fois pour le pauvre qui la vend et pour le cultivateur qui l’achète[…]Le seul but de vendre des cendres fait souvent extraire et brûler sur place des quantités énormes de tourbes, partout où le tourbage n’est pas régularisé.

Méthodes d'extraction

Les différents modes d’exploitation peuvent se réduire à deux principaux : ou l’on extrait la tourbe en prismes quadrangulaires que l’on fait sécher dans l’état où on les a obtenus, ou on l’extrait en masses informes que l’on délaie et que l’on pétrit avec de l’eau ; on nomme cette opération « démêler la tourbe » ; puis on la moule et on la fait sécher.

Cette carte postale permet d’appréhender l’épaisseur des bancs de tourbe dont certains atteignaient à l’origine plus de 10 mètres .

Ainsi se forment les « clairs » étangs nés d’une extraction séculaire de la tourbe. Certains mesurent plusieurs hectares.

Qualité des tourbes

La qualité des tourbes dépend principalement de l’absence ou de la présence en plus ou moins grande quantité de substances terreuses. Cependant, d’autres causes influent aussi beaucoup, telles que la nature des substances végétales dont elles ont été formées, le degré de décomposition et de bituminisation de ces substances. L’auteur cite comme exemple d’excellentes tourbes, celles des marais de Marconelle (arrondissement de Montreuil) et de Grigny (ar. De St Pol), où la tourbe est enfouie sous 2 à 4 mètres de terre ; elle y est devenue en beaucoup d’endroits, compacte et pesante ; on y distingue à peine des indices de végétaux, elle est noire, fort bitumineuse, brûle avec flamme, presque comme de la houille, et répand une très forte chaleur. Par contre « les tourbes moulées très impures que l’on fabrique à Sailly-la-Bourse, Cambrin et autres communes de l’arrondissement de Béthune, qui sont grises, terreuses et ne prennent presqu’aucun retrait, s’allument avec la plus grande difficulté, rougissent à peine et ne donnent jamais de flammes.

Les photos qui illustrent ce paragraphe, prises pour les unes plus d’un siècle après la rédaction de l’Annuaire statistique, montrent que les procédés artisanaux d’extraction, de séchage et d’exploitation n’ont pas changé.

 Un voyage en Irlande, pays où la tourbe est largement utilisée, permet d’observer des images et des méthodes semblables.

Marais et tourbe à travers les âges- Rapide survol

Au néolithique (-4000 à – 1600) apparaissent les agriculteurs-éleveurs sur le territoire des actuelles communes d’Annezin, Barlin, Béthune, Beuvry, Gosnay, Labourse, Labuissière, Vaudricourt, Verquigneul, Chocques, Marles, Annequin, Vermelles, Cuinchy, Cambrin, Richebourg. Des découvertes archéologiques en attestent ; témoin ces harpons bardés de silex découverts pour l’un « à Béthune » et pour l’autres « aux environs de Béthune » D’autres découvertes ont été mentionnées. Par exemple, cette « pointe de javelot en os, barbelée au moyen de crans profonds d’un côté », découverte dans « un marais des environs de Béthune » et conservée au Musée de Saint-Germain-en-Laye. Les tourbières, de par leur acidité, offrent d’excellentes conditions de conservation aux matières organiques (bois, végétaux, et mêmes restes humains et animaux, tels l’homme de Tollund découvert en 1950 dans une tourbière du Danemark et daté de l’âge du fer. Il n’est pas interdit de penser que d’autres découvertes ont pu être faites dans le Béthunois. Les riches terres béthunoises ont favorisé un fort peuplement de l’époque néolithique à l’époque mérovingienne. Tous les historiens s’accordent à penser que l’essartage (c'est-à-dire le défrichement) systématique commença avant l’an Mil. Vers 1200, il n’y avait plus grand-chose à défricher ; « les défrichements avaient doublé ou triplé la surface utile du Béthunois, permis la croissance démographique et la hausse du niveau de vie » (Derville) Vers l’an 1300, les progrès techniques permirent d’obtenir des rendements agricoles - pour le blé en particulier - qui ne seront dépassés que cinq siècles plus tard dans d’autres régions.

Dans un article remarquable (Le Guetteur de Béthune –n°47 - Février 2015), Bernard Haquette démontre l’attractivité et la capacité de régénérescence du Béthunois à partir de l’exploitation d’un registre de bourgeoisie de Béthune. Malgré guerres et épidémies, le Bas Pays fut une zone qui attirait les « migrants » de l’intérieur. Rendements agricoles très élevés, productions de très grande qualité : le blé de Béthune était l’un des meilleurs du royaume de France, élevage, production de cuir, de fromage (le fromage de Béthune était un « cadeau d’ambassade ») contribuèrent à faire du Béthunois « un véritable pays de cocagne ». Les campagnes étaient « bourrées à craquer » -écrit Alain Derville- et il fallait sans cesse trouver de nouvelles terres. Où les trouver, si ce n’est dans les marais ? Le marais « sauvage » disparaît progressivement avec l’exploitation des tourbières, et son corollaire, la « domestication » des espaces naturels. Cartes et vues panoramiques attestent de cette modification progressive des paysages. La vue partielle (Braun 1573) du marais d’Annezin (avec le moulin du même nom qui existe encore) en est une bonne illustration : les rivières et courants sont canalisées, des arbres ont été plantés, du bétail est au pâturage, des moissonneurs que l’on aperçoit tout à droite s’activent, les tas de foin ou de paille sont en place en attente d’être enlevés, un cavalier est en route vers la ville sur le chemin. N’oublions cependant pas que ces zones ainsi domestiquées étaient sujettes régulièrement à inondations Pendant le XIIIème et le XIVème siècles, on dénombre sur le territoire de Beuvry pas moins de 92 tourbières en exploitation ce qui représente une surface totale de 76 mencaudées, soit 30 hectares. Tout au long de l’Ancien Régime, une réglementation fixe conditions d’exploitation des tourbières, stockage de la tourbe et aménagement des terres ainsi gagnées : elles doivent être drainées, comblées autant que faire se peut ; des zones doivent être plantées en arbres afin de disposer de combustible domestique une fois les gisements de tourbe épuisés. La tourbe est une matière qu’il convient d’utiliser avec parcimonie.

L’ouvrage de Véronique DELOFFRE donne deux exemples de cette préoccupation pour une bonne utilisation de la ressource.

Le premier exemple est celui de la chapelle Saint Nicolas de la confrérie des Charitables, sise rue d’Arras, qui est transformée en magasin à tourbe pour la Ville, avant que d’être vendue comme bien national en 1793.

Un second exemple est celui de l’Ecole latine ou Grande Ecole (impasse Saint Yor –actuelle rue Boutleux) transformée en magasin à tourbe en 1768 pour chauffer les casernes de la garnison de Béthune. (photo ci-contre)

La loi du 10 juin 1793 et ses conséquences calamiteuses…

Depuis une époque reculée – que d’aucuns font remonter au néolithique – marais et tourbières étaient biens communaux. Cette survivance trouve son explication dans le fait que domestiquer marais et tourbières, les gérer ne pouvait être qu’entreprise collective. Seule une communauté d’individus était en mesure de fournir la force de travail nécessaire. La Convention Nationale promulgua la loi dite du 10 juin 1793, dont le but était de céder à des particuliers les marais communaux renfermant de la tourbe, afin de créer une classe de petits propriétaires. Cette loi applique à ces zones naturelles les dispositions qui sont appliquées aux biens nationaux. L’Annuaire statistique et administratif du Département du Pas-de-Calais brosse un tableau accablant des conséquences de cette loi pour les marais et tourbières: exploitation intensive, anarchique, dénuée du souci de gérer la ressource et de mettre les terrains en valeur de façon méthodique. « Marais dévasté pendant la durée du partage » (Feuchy – arrondissement d’Arras) « La portion de marais restée en tourbière est comblée et presque détruite. On n’a pas tourbé […] cette année. La tourbe est presque détruite » (marais de Corbehem) « Marais dévasté pendant la durée du partage, mais très bien administré depuis quelques années » (marais de Labourse) « Marais dévasté. Il ne reste que peu de tourbe à prendre dans la partie qui jusqu’à présent a été consacrée au tourbage ». (Annezin) Pour de très nombreux marais de l’arrondissement de Béthune, la note dominante est celle de tourbières presque totalement épuisées ; il subsiste une exploitation résiduelle possible, sous les eaux, dans les clairs. …mais une reprise en main énergique et bénéfique est en route L’Annuaire Statistique comporte deux très grands tableaux dans lesquels sont rassemblées des centaines de données. Le tableau étant trop grand pour être reproduit ici, j’en donne l’intitulé de l’en-tête de la partie gauche

…et de la partie droite

Il serait fastidieux de reprendre ici la totalité de ces données.

Cette volonté de clarté, d’organisation, et de préservation de l’avenir de la ressource est à replacer dans l’effort gigantesque de l’Empire pour doter la France d’une administration nouvelle et efficace dont les instruments essentiels sont encore les nôtres. Sur la base cet état des lieux, l’Annuaire Statistique, détaille une réglementation stricte et impérative, dont les grandes lignes sont les suivantes :

-plusieurs communes ayant abusé des dispositions de la loi du 10 juin 1793, sur le partage des biens communaux, il est décidé d’annuler le partage des marais à tourber. -« aucune extraction de tourbe ne peut avoir lieu dans les marais communaux, sans une autorisation spéciale pour un an et qui ne s’accorde que sur la demande du conseil municipal motivée par la population et l’étendue des tourbières de la commune ». Le but est d’éviter le pillage, de combler les fossés et de rendre les terres à l’agriculture. -des poursuites judiciaires sont prévues ; -les communes qui n’auront pas respecté ces dispositions perdent le droit d’exploiter la tourbe. -il est obligatoire de procéder à des plantations d’arbres indispensables pour « assurer les moyens de chauffage futurs » -on dénonce et réprime les abus de la combustion de la tourbe pour en obtenir des cendres.

-Monsieur de Bonnart, « Ingénieur des Mines et Usines » est chargé de l’application et du suivi de ces dispositions.

Daniel Brette





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