Jacques Alleman

Jacques Alleman (1882-1945)

Parmi les architectes de la reconstruction, Jacques Alleman tient une place essentielle. Comme la plupart de ses confrères, il est étranger à notre ville. Il nous vient en 1919 de Bordeaux où il a vu le jour en 1882. Il y passe sa jeunesse dans le magnifique cadre de la place de la Bourse dont il restera imprégné. Son père y tient un commerce de bouchons pour les négociants bordelais du quartier des Chartrons.

Bordeaux - place de la bourse
Bordeaux – place de la bourse

Il vit dans une famille cultivée. Le grand oncle Jean François Blade, était le spécialiste de la collecte des traditions orales de la Gascogne. Sa jeune sœur Jeanne Marie décédée en 1938, était l’auteur de plusieurs romans qu’elle publiait sous le pseudonyme de son ancêtre Jean Blade.
Jacques Alleman pratique le dessin avec beaucoup de finesse et d’imagination. Il va fréquenter l’École des Beaux-Arts de Paris qui formait les architectes pouvant porter en fin d’études le titre de DPLG (diplômé par le Gouvernement). C’était l’époque où le titre d’architecte n’était pas réglementé. Les autres architectes portaient le nom « architecte agréé » . . . Il faudra attendre 1977 pour qu’une loi intervienne pour réglementer l’usage du titre.
Jacques Alleman finit ses études en 1909. Il va, dans un premier temps, s’installer à Lausanne sans que l’on puisse retrouver les traces du travail qu’il a pu alors y accomplir.
Puis vient la guerre de 1914-1918. Le sergent Alleman va servir dans le 418e Régiment d’Infanterie. Il va combattre à Ypres, Neuville-Saint-Vaast, Verdun dans la Somme et l’Aisne. Il reçoit la croix de guerre et diverses médailles pour honorer son attitude et son courage au combat.

Alleman à Béthune

Il est démobilisé le 4 mars 1919 et épouse Marie Lafon dont le frère est ingénieur à la Compagnie des Mines de Marles. Ses neveux André et Pierre Lafon se souviennent d’un oncle rêveur et distrait. L’étude de son œuvre démontre qu’en plus des qualités inhérentes à l’artiste, il a fait preuve d’une science aiguë de la technique et de l’organisation des chantiers ainsi que d’une capacité de travail et de créativité étonnantes.
Les régions dévastées attendent et attirent les architectes. Il convient de déblayer, d’établir les plans ordonnés par la loi Cornudet, plans d’aménagement, d’embellissement, d’extension, permettant aux communes de bénéficier des dommages de guerre. Pour les particuliers il est nécessaire d’établir un dossier comprenant un plan et une valeur en 1914 des immeubles détruits ou endommagés et éventuellement de calculer une indemnité de réemploi en cas de reconstruction ou de réparation. Enfin il faut reconstruire. Il y a beaucoup de travail pour les architectes.

photo de l'hôtel de villeJacques Alleman s’installe donc à Béthune. Il rencontre ses confrères DPLG, agréés des communes : Bocsanyi, Capelle, Gillon, Guthmann, Reynaut. Avec eux il ouvre un premier cabinet au « château du Perroy ».
En 1921 il ouvre un nouveau cabinet avec Gillon et Guthmann, place Marmottan à Béthune.
A l’époque, toutes les communes dévastées font appel à Louis-Marie Cordonnier le grand architecte vénéré, aussi bien dans la région, qu’au plan national et international, pour s’atteler à la reconstruction de leur cité.

C’est le cas de Béthune. Le maire Jules Senis est un fervent admirateur de Cordonnier et souhaite lui confier le rôle de coordonner les opérations et la reconstruction de l’église et de l’hôtel de ville.
Alleman considère avec beaucoup de respect Cordonnier ce chantre du régionalisme. Cette école recommande de construire avec le style et les matériaux de la région.
Le rôle de L.M. Cordonnier sera très important. Il conseille, il supervise. Il a un grand sens de l’organisation. Il va tenir un colloque pour inciter les autorités, les sinistrés, les architectes, les entrepreneurs à créer des sociétés coopératives de reconstruction par quartier. Un architecte référent sera chargé d’un secteur. Ces sociétés auront pour mission de régler différents problèmes afférents aux opérations de reconstruction : remembrement, financement, établissement des dossiers de dommages de guerre, coordination avec les différentes entreprises, établissement des projets de construction en relation étroite avec chacun des sinistrés. Un consortium des architectes permettra d’échanger et de créer une unité de vue de l’ensemble de la reconstruction.

Alleman et la Commission d’Esthétique.

Cordonnier préside la Commission d’Esthétique et va charger Gillon d’établir un plan d’ensemble de la Grand-Place et de ses abords. Gillon va laisser à Jacques Alleman le soin de faire le travail.
Avec une grande clarté, beaucoup d’enthousiasme Alleman va s’atteler à la tâche. Il va rendre sa copie. Après avoir examiné les caractéristiques de diverses places, sans oublier sa place de la Bourse à Bordeaux, il conclut : la place est un théâtre, c’est le cœur de la ville, là où les Béthunois et les visiteurs se rencontrent, là où se tiennent les marchés, les foires. Les immeubles des commerçants qui entourent la place doivent avoir des pignons qui cachent les toitures. Ces pignons doivent être décorés. Il insiste sur l’importance des balcons, des bow-windows et des saillies. Il recommande d’être à l’écoute des sinistrés qui doivent collaborer à la reconstruction de leur immeuble.

Facade de la grand-place

Pour Alleman, la place est un théâtre dont les pignons à redents et les pignons chantournés constituent le décor. Les architectes vont bien entendre ce message. Chacun va se voir attribuer un secteur et pourra, sur cette base, exprimer son style et ses talents.

Alleman adopte le régionalisme mais propose l’audace, la décoration, un art que l’on va appeler « Art Déco ». Il se réserve d’agrémenter à sa façon et avec beaucoup de liberté ses constructions.
Il est désigné pour la reconstruction du secteur allant de la rue Grosse tête à la partie de la Grand-Place jusqu’aux ruines de l’hôtel de ville.

Les constructions dans le secteur confié à Alleman

La grand placC’est alors que jaillissent sur la Grand-Place ces constructions aux pignons et aux balcons agrémentés de ferronneries et décorés de fresques dessinées avec grand soin. Jacques Alleman se soumet à l’obligation de respecter l’étroitesse des parcelles. Il travaille avec chaque sinistré propriétaire le plan de l’immeuble et les fresques parfois personnalisées.
Il parvient à donner à cette partie de la Grand-Place une extrême élégance que la sveltesse de certaines façades rend encore plus remarquable.

Balcons, Bow-windows
Dans son écriture architecturale, Jacques Alleman insiste sur l’importance des balcons, des bow-windows et des saillies

Il est surprenant de constater la variété des styles des divers immeubles construits par Alleman ;

Photo de l'immeuble OkadiL’immeuble Okaldi (ancienne librairie Fournier puis Pouillard-Logier et Daquin) va être remarqué lors du salon de 1925 qui officialise l’art-déco.
Ses lourdes colonnes, agrémentées de pommes de pin, qui encadrent l’entrée du magasin, sa tourelle surmontée d’un remarquable oiseau sorti de l’imagination de l’artiste, les petites pierres sculptées aux motifs ésotériques ont séduit et continuent à nous étonner, à nous charmer.

Photo de l'immeuble Armand Tierry
Immeuble Armand Thierry

L’immeuble Armand Thierry (anciennement Marchand puis ‘Thierry-Aine) qui a subi les outrages de travaux curieusement acceptés le défigurant, avait autrefois grande allure avec ses larges vitrines d’exposition du rez-de chaussée et du premier étage, avec son double escalier, avec les fenêtres de l’étage supérieur intégrées dans la toiture et son large balcon. Les derniers progrès en matière de confort y étaient réunis, un ascenseur desservant même les étages.

photo de l'immeuble Alfred CarpentierL’immeuble d’Alfred Charpentier, situé Avenue de Bruay, aujourd’hui presque complètement disparu, était une vaste bâtisse au confort moderne pour l’époque avec ses dépendances dont nous gardons la description dans l’article paru dans le journal « la Construction moderne » du 8 octobre 1927.

photo de l'immeuble au coin de la rue Grosse Tête
L’immeuble situé au coin de la rue Grosse tête et de la Grand-Place est construit sur un terrain très exigu.
Son style particulier et sa remarquable toiture s’allient néanmoins avec harmonie aux différents immeubles voisins.

Les plans de ces immeubles ont été analysés dans la revue «L’Architecture» du 15 avril 1933 qui ne manque pas d’exprimer l’admiration des spécialistes.

Le monument aux morts.

Monuments aux morts de béthuneComme dans toutes les communes la ville de Béthune souhaite édifier un monument aux morts. Le terrain est trouvé à l’angle de la rue Gambetta et de la rue Louis Blanc. Un concours est organisé. Jacques Alleman en est le lauréat avec le sculpteur Edgard Boudry. (Il en sera de même pour le monument aux morts de Lille). L’inauguration aura lieu en 1927. Le monument porte l’inscription « Aux morts Béthunois ».
En 1930, Me Boudry, conseiller municipal, demande que cette inscription soit modifiée. C’est ainsi que le monument portera la mention “aux morts pour la Patrie”.

L’Hôtel de Ville.

L’histoire de la reconstruction de l’Hôtel de Ville de Béthune est un feuilleton qui va se dérouler durant plusieurs années. En résumé,  sous la Municipalité de Senis, Cordonnier est désigné pour cette tâche. Ses projets sont acceptés puis refusés. Un concours est alors organisé par le nouveau conseil municipal présidé par le maire Ponelle en 1925. Jacques Alleman ne se verra pas accorder de prix, mais une simple prime spéciale. En définitive, après divers cheminements Alleman se voit en définitive confier la reconstruction avec son ami Edgard Boutry. Son projet est la suite logique des autres constructions nouvelles qui entourent l’Hôtel de Ville qui en devient le grand frère.

Hotel de ville de faceLe vaste balcon qui s’avance sur la place avec sa rampe en fer forgé, les colonnes qui portent les statues des deux sauvages, le pignon décoré des armes de la Ville et des décorations reçues et, tout en haut, la lanterne, font de ce monument un digne pendant de son ami et voisin le vénérable Beffroi.

escalier d'honneurL’intérieur de l’édifice avec l’escalier d’honneur, les vitraux, la verrière qui éclaire le double escalier permettant d’accéder à la salle monumentale du Conseil, les ferronneries, les mosaïques, est un chef d’œuvre de l’Art Déco.

Verrière de l'hotel de ville de béthuneVerrière de l'hotel de ville de béthune

La décoration et les signes de la Franc-Maçonnerie.
Alleman y ajoute comme dans la plus part de ses construction des signes de la Franc-Maçonnerie : le soleil et ses rayons, l’étoile et les astres, le navire qui décore la salle du Conseil, les cordes qui s’entrelacent, des cercles, des points, l’acacia et curieusement la coquille saint-jacques détourné du sens religieux mais qui rappelle le pèlerinage, le chemin, l’initiation pour parvenir à la vérité.

Motifs Franc-Maçon
Motifs Franc-Maçon

En 1940 Jacques Alleman va rejoindre sa ville natale de Bordeaux. Il reviendra à la Libération à Auchel. Tombé malade, il décédera à l’Hôpital St Sauveur à Lille le 31 octobre 1945 et sera inhumé au cimetière d’Auchel (carré 19).

Qui était Jacques Alleman

Un ancien soldat traumatisé par ce qu’il a Photo Jacques Allemanvécu, un travailleur acharné, un homme généreux, peu attiré par l’argent, souhaitant servir le bien-être de ses clients sinistrés, un pèlerin attiré par le compagnonnage, par la Franc-Maçonnerie et la religion de son enfance, en tous cas un artiste sensible, scrupuleux, consciencieux et recherchant toujours la perfection.
Voilà le modeste hommage rendu à un homme qui, par son talent, son enthousiasme et son travail a laissé à Béthune en héritage un trésor architectural qui mérite d’être admiré et respecté.

André Delhaye


Bibliographie.
Le journal « L’Architecture » du 15 avril 1933.
Mémoire d’Émilie Picavet.
Le journal « La Construction Moderne » du 9 octobre 1927.
Les archives municipales et les délibérations du Conseil Municipal de Béthune.


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